Ma nuit avec Olga en Republic of Khakassia

jeudi 8 mai.
 
L'avant de la moto est démontée. Placée à droite de l'entrée du garage d'Igor, la Harley attend patiemment que l'on s'occupe d'elle. Les tubes de fourches, le garde-boue, le pare-choc qui doivent arriver par UPS ont déjà deux jours de retard. Nous appelons le bureau de Novosibirsk qui me fait comprendre que nous ne les recevrons certainement jamais.
 
La raison principale est que l'administration russe limite ce type de transfert de marchandises à une valeur plafond de 5.000 roubles (soit environ 130 euros). Dans le paquet soigneusement préparé par Roadstar 92, la valeur réelle est autour de 1.500 euros. Harley Davidson France est d'accord pour les prendre en charge, j'en profite pour les remercier. En découpant la valeur par tranche de 5.000 roubles, il faudrait attendre 2 mois et demi avant d'être livrés si nous sommes livrés un jour.
 
Bien entendu, nous avions envisagé cette hypothèse. Il faut donc immédiatement mettre en œuvre le plan B, baptisé par Igor : « russian tuning ».
 
Détordre ces deux tubes et les ramener à la vie me semblaient tellement inimaginables que je voulais voir comment ils allaient s'y prendre. On va rencontrer l'homme de la situation, Sacha, aujourd'hui en fin d'après-midi. Le copain d'Igor à un atelier à une trentaine de kilomètres de Novosibirsk.
En langage local, Comprenez : fin d'après-midi, vers 22:00.
 
Olga avait appelé dans l'après-midi pour faire un point de la situation. Nous étions convenus d'éventuellement d'aller passer le week-end en Kaskhassia, à une cinquantaine de kilomètres d'Abakan. L'idée de me rapprocher d'Irkoutsk tout en me permettant d'assister a un grand festival ethno, me plaisait. Olga avait touché mon point faible : les ethnies. On retrouverait là-bas un groupe de bikers de Novosibirsk parti plus tôt.
 
Il est 21:45,
 
Une amie d'Igor va nous accompagner à l'atelier, une autre Olga, très sympa, discrète et qui parle anglais, manager dans une maison d'Édition de magazines régionaux. En plus de l'agréable compagnie, elle peut servir Igor d'interprète.
 
Je vais devoir faire le trajet dans le coffre de la Smart. Assis exactement au centre, Igor y tient beaucoup pour des raisons d'équilibre du véhicule.
 
Nous sortons de la ville, la nuit tombe, la route est défoncée. Les 30 kilomètres me semblent ne jamais se terminer. Ma tête cogne le plafond a chaque rebond de la voiture. Ma migraine est revenue, mes jambes qui recommencent a retrouver certains mouvements disparus au moment de l'accident s'engourdissent tant la position est inconfortable.
 
Ce n'est pas important. Je veux voir ce tour de magie. J'avais mis tellement d'énergie pour les tordre, j'étais intéressé de savoir comment il allait les remettre à l'état initial.
 
Les derniers mètres nous conduisent dans une longue allée de boxes automobiles comme on en trouve beaucoup dans la région, construit en brique rouge et fermés par des portes blindées.
 
Nous entrons dans l'atelier de Sacha. Des motos de cross en réparation décorent l'intérieur. Je cherche du regard l'appareil miracle. Je ne vois rien.
 
Sacha finit de ranger son atelier et sort un appareil d'une grande simplicité, deux morceaux d'IPN, un au-dessus de l'autre, reliés et soudés par huit barres d'acier de chantier, le tout parfaitement perpendiculaire et à niveau.
 
Entre les deux, deux supports de fourche et une presse pneumatique à main de 10 tonnes max. L'opération démarre. Sacha étudie les points de pression inverse, les marquent au feutre blanc, et commence à redresser les fourches. Protégée par deux anneaux en aluminium, aucun contact direct de la presse avec le tube, 20 minutes suffiront pour redresser le premier tube, une trentaine pour le second et 500 roubles pour le temps passe - soit 12 euros environ. Une série de photos pour restituer l'ambiance et témoigner par l'image que c'est possible. Ma migraine tarde à partir.
 
Et c'est comme cela que sont redressés, sans être endommagés, les tubes de fourche d'un Tourer Harley Davidson, dans un petit atelier installé dans un box de voiture en pleine Sibérie.
 
Messieurs, vous m'avez impressionnés.
 
A la sortie de l'atelier, c'est Éric de Roadstar 92 qui m'appelle avec enthousiasme pour me dire que je dois attendre le colis deux jours de plus. UPS n'a pas bien fait sont travail. Le colis va être réexpédié. Mes amis russes me font comprendre respectueusement qu'il ne fallait rien attendre de cette solution la, nous sommes ici en Russie. Si ton colis arrive, ce ne sera pas avant de longues semaines.
Je ne suis pas à deux jours d'attente. Je dois tester mes fourche et valider que cela peut tenir jusqu'au bout. Cela peut l'être des demain.
 
1:10 am
 
A la vue de la Harley dans le garage d'Igor, trois heures auparavant, le voyage avec Olga biker semblait in-envisageable. Nous retournons chez Igor, déposons l'autre Olga et achetons, dans un Minimarket ouvert 24/7, deux tranches de jambon, et du poisson en marinade.
 
Igor s'etait expliquer ce matin avec Alexeiev, chez qui j'ai dormi la veille, au sujet de notre arrivée tardive au garage. Je n'avais rien compris de la conversation, mais à travers l'expression de son mécontentement d'Igor, je me suis douté du contenu de la réprimande.
 
Igor me précise entrant dans le couloir de son appartement : « tomorow, ten o'clock, garage ». cette précision me confirme que j'avais bien compris. Ma migraine diminue un peu. J'avale un morceau de jambon et part me coucher sur la banquette de la cuisine. Il est deux heures et demi du matin. La lumière du jour me réveille tôt, j'en profite pour utiliser longuement la salle de bain avant les grandes manœuvres au levé de toute la famille d'Igor. Il est huit heures, je suis prêt. Le programme du jour, je ne le connais pas encore.
 
Nous démarrons par un spécialiste des huiles et achetons de la Motul pour mes fourches et arrivons au Garage. A dix heure, tout le monde est la. Les « p'tits », les « children mechanics of Novosibirsk » je fais référence a une dédicace sur la mallettes de la Harley, sont déjà au boulot. Ils s'occupent des réparations des scooters qu'ils connaissent parfaitement pour en avoir démonté et remonté des dizaines.
Alexeiev, qui avait disparu après la discussion, est là et travaille sur une Honda.
 
Tout le monde est à sa tache et personne sur la Harley. Olga la biker avait appelé, son départ était prévue pour onze heure du matin. La route est longue.
 
Le Garage d'Igor à 14:00.
 
Igor s'est mis au remontage des fourches. Un de ses amis carrossier arrive, marteaux en main, c'est lui qui va détordre le garde-boue.
Rien ne fuit au niveau des fourches, le remontage semble bon. Seule la route nous le confirmera.
 
Tu vas pouvoir partir avec Olga me fait comprendre Igor. Il me recommande de rapidement démonter ma tente, toujours installée au deuxième étage de la mezzanine des scooter et de me préparer pour partir.
 
Je pars chercher quelques affaires pour le week-end dans le centre ville.
 
A mon retour, Olga et la Harley sont prêtes pour le départ. J'arrime la tente et mon matelas auto-gonflant, ceux-la même qui m'avaient servi lors de notre dernière aventure au Tibet et nous décollons à 16:40.
 
Cette huile plus forte semble efficace, la sensation sur les passages délicats est meilleure. Je suis satisfait par cette rénovation malgré une vibration nouvelle qui me gêne un peu. La moto a un meilleur comportement.
 
Les deux heures de route que nous venons de faire, les toutes premières depuis 10 jours me confirment que je ne suis pas encore très en forme, je sens une migraine en embuscade qui ne va pas tarder a réapparaitre.
 
Nous décidons de nous arrêter pour diner, le plat est un mélange de pomme de terre, de pâtes, de viande et de légumes. Je suis à la fois fatigué et affamé. Ce n'est pas les 80 grammes de jambon de la veille qui vont satisfaire a mon rechargement en énergie. J'ai quand même bien l'intention de m'arrêter dans un Motel pour routier pour dormir trois a quatre heures avant de reprendre la longue route.
 
Olga a autre chose en tête.
 
Roulons, nous verrons le moment venu. La route est sublime, la lumière colore ces immenses paysages aux limites infinies. Au loin, nous percevons de temps en temps des petit villages de bois aux toits fumants ainsi que des cavaliers guidant leur bétail. J'essaie de garder toutes ces images en mémoire, mais il y en a tellement.
 
Vivre ces moments, au guidon d'un Road King qui rajoute à la sensation visuelle ses vibrations, est un moment rare, grand et fort.
 
Il faut néanmoins que je reste vigilent, un moment d'inattention, un simple trou, trop profond, peut vous réduire en bouillie. Olga roule vraiment très vite. Je ne cherche pas à rester dans son sillon, ce serait trop dangereux. En plus d'être originaire des montagnes de l'Oural, elle habituée aux routes de Sibérie. Olga est une maniaque de l'essorage de la poignée d'accélérateur. Elle est cinglée.
 
Jeannine, la Médium, avait lu dans les cartes que j'allais faire une rencontre, il faut que je me méfie d'une fille qui ruinerait mon voyage si je ne reste pas vigilent. Peut être est-ce Olga ?
 
Je ne dois pas perdre de vue ma mission : rejoindre l'Expo Universelle de Shanghai. c'est clairement gravé dans ma tête.
 
Je commençais a tomber amoureux, elle ne le savait pas encore.
 
La nuit tombe, la brume monte depuis l'herbe plus chaude, le paysage devient irréel tellement tout semble être à sa place, comme dessiné par un artiste préoccupé par l'esthétique de l'organisation parfaite dans l'espace des éléments de décor. L'herbe verte semble tondue comme un green de golf et sert de socle à ses arbres vert foncés presque noirs regroupés par bouquets, reliant ces deux nuances de vert par des troncs blancs.
 
La nuit est la, mais pas totale. le Nord reste éclairé, nous ne sommes pas très loin du cercle polaire ou le jour ne dort plus. La route s'enfonce entre ces collines rondes et mystérieuses, au creux desquelles s'installent ce coton blanc, ces petits nuages qui s'écrasent sur mon visage a sa rencontre. Les petits plans d'eau reflètent la lumière du Nord, au fond de ce décors incroyable, de discrets éclairs sont posés comme si le graphiste de la scène avait voulu en faire un peu trop. C'est magique.
 
Il fait maintenant moins de 8 C, le froid réveille. Je me sens bien, le plaisir sur la route est tellement grand. La fatigue a disparu, Olga aussi. Je sais a peine ou on va, je n'ai pas de GPS, je n'ai plus le soleil pour m'indiquer les orients, je n'ai plus de téléphone. cet iPhone est une catastrophe et sa batterie ne tient pas, l'écran tactile n'est plus tactile partout.
 
Ce n'est pas important, ce moment de bonheur est plus fort que tout le reste. Une petite lumière est allumée à l'horizon, elle rappelle qu'il y a un peu de vie dans cette immensité. La moto d'Olga est là posée au bord de la route. La petite enseigne « KOPE » m'invite à aller retrouver Olga qui fume sa cigarette. Elle commande deux cafés.
 
Je sens qu'elle veut faire durer le plaisir. Elle a raison, la route est magnifique. Il est trop tôt pour aller dormir. Nous reprenons la route. Le Road King zigzague entre les trous et les virages dans ce décor de rêves. Merci les amis, je suis un peu là grâce à vous.
 
Il est 1:30, la nuit est totalement noire, je suis dans ces vallons embrumés, mon visage ne cesse de traverser ces nappes de nuages en suspension à un mètre au-dessus du bitume luisant. Ce ballet divin entre les trous, qui veulent m'envoyer en enfer, n'en fini pas.
 
J'en suis sur maintenant, je suis amoureux, c'est ce qui me permet de tenir.
 
Nous vous méprenez pas, cet amour n'est pas pour Olga mais pour la Sibérie.
 
Il est deux heures du matin, je roule depuis plus de neuf heures, j'aimerai m'arrêter et dormir. Au guidon de son Chopper, Olga l'infatigable veut continuer a dévorer du kilomètre. Nous continuons.
 
Au Nord, face à moi, une lumière venue du ciel, apparait brutalement au sommet de la colline entre deux épais nuages, il est deux heures et quart du matin. Je suis crevé. Cette apparition, comme une lumière divine, me perturbe. Je n'avais jamais vu cela auparavant.
 
Arrive au sommet de la colline, réapparait un paysage spectaculaire, la lune fait face à une lumière orange venu de ce soleil qui ne dort jamais.
 
Il est trois heures du matin, le soleil réapparait, tout comme Olga à la croisée de deux routes. Elle finit sa cigarette et me fait signe de la suivre jusqu'au prochain KOPE.
 
La route est moins vicieuse et réclame moins d'énergie, les pièges connus sont plus visibles. Olga le sait, le coup de barre arrive vers 4:00 et 6:00 am, les nouvelles haltes sont calquées en fonctions de ces deux risques supplémentaires. Nous roulons ainsi jusqu'à 15:00. Sans aucune explication et après quelques détours, nous arrivons au pied d'un énorme barrage. Je n'ai pas l'impression que je vais voir beaucoup d'ethnies par ici.
 
Nous nous arrêtons face aux énormes statuts représentant les différents métiers qui ont œuvré à la construction de cet ouvrage titanesque. Un nouvel hommage de la nation a ses heros.Trois couples de mariés viennent se faire photographier sur la moto. La coupe de champagne russe à la main, il me faut partager cet évènement. Un francais par ici en Harley, cela ne courre pas les chemins.
 
Olga grogne un peu car ces amis bikers de Novossibirsk censés venir nous récupérer et nous accompagner jusqu'au lieu du Festival sont en balade. Nous suivons la route longeant la rivière pour rejoindre le premier pont. Ses amis arrivent enfin. Nous poursuivons sur une cinquantaine de kilomètres jusqu'à un immense camp. C'est le lieu du festival, des milliers de tentes plantées accueillent les 35.000 personnes venues de toute la Kaskhassie, mais aussi de la Mongolie et du Kazakhstan. La fête bas sont plein, ce soir elle sera à son apogée. Tout le monde est en maillot de bain. Tout le monde a l'air heureux.
 
Je monte ma tente à coté de celles des amis d'Olga, nous venons de faire 1.450 km et roulé 22 heures quasiment non-stop. Je déroule mon matelas et mon duvet et disparaît...Olga vient me chercher, je ne sors plus de ma tente jusqu'à demain. Quelle nuit avec Olga !
 
Et mieux encore, quelle nuit sans Olga !