Jésus, l'apparition. Part 1 on the road - krasnoyarsk/ Irkoutsk

 
Jésus, l'apparition. Part 1
 
Avant de fêter en bon chrétien l'apparition de Jésus, revenons à la journée de dimanche dernier.
 
Il est 10:00 am, la moto est prête sur le parking de l'Hôtel Polot. Je sens que la journée va être bonne et surtout intense. Le ciel est dégagé. Assis sur les marches dehors devant l'Hôtel, j'ai pu communiquer hier soir avec mon père, profitant de la wifi du lobby. Un appel vidéo gratuit de deux heures et demi par Skype. J'aurai rêvé d'un tel outil, dans mes premiers reportages, il y a 20 ans. Ne serait-ce que pour rassurer mes proches. J'étais heureux de voir que mon père s'accrochait à la vie après la disparition de ma mère, surmontant ses problèmes de santé.
 
La sortie de Krasnoyarsk pour rejoindre, depuis l'Hôtel, la route de l'Est n'est pas évidente à trouver. Mes nombreuses erreurs me permettent néanmoins de découvrir la ville. Me voilà maintenant sur la bonne voie.
 
Les 200 premiers kilomètres sont sans surprise. Je roule sur les mêmes routes, évite les mêmes pièges. Ma destination est Irkoutsk et le Lac Baïkal.
 
1.100 km environ de mauvaises routes. Il est vraisemblable que je sois contraint de faire une halte au milieu de cette longue étape.
 
J'ai reçu hier soir un appel téléphonique d'un certain Vlad, depuis Irkoutsk, pour s'assurer que j'étais bien arrivé à Kranoyarsk, et aussi pour me donner quelques conseils sur l'état des routes jusqu'à ma prochaine destination.
 
C'est un ami biker de Victor de Novosibirsk, je ne sais pas qui est Victor. Il me propose de me loger et de ranger ma moto dans un box.
 
Les paysages traversés sont splendides, alternant ces étendues infinies de champs de fleurs de couleur violette puis de couleur jaune.
 
L'inquiétude que j'ai depuis quelques jours sur l'état de la route se confirme pendant la traversée de Kansk, la mauvaise route que je dois affronter est là devant mes yeux et c'est un détail qui capte plus particulièrement mon attention.
 
Un petit panneau bleu sur lequel est écrit M51 m'indique que je suis bien sur cette « autoroute transsibérienne » tracée sur ma carte russe.
 
Ce que je vois est une piste de terre défoncée bordée d'arbres sur laquelle je ne croise que des 4x4 d'expédition. Si c'est cela qui m'attend, cette étape ne va pas manquer d'allure. Je reste optimiste car je sais que les portions les plus mauvaises sont dans les villes et juste autour.
 
Les vingt cinq premiers kilomètres ne ressemblent pas a une route en cours de construction mais plutôt une piste peu entretenue. Néanmoins, il n'est pas question de faire demi-tour. Je sais que je peux passer sans risque pour la moto. Ce coté sauvage n'est pas pour me déplaire.
 
L'asphalte réapparaît sur quelques kilomètres, puis cède sa place à une route en pré-construction. Les gravas gris soigneusement déposés sur la voie sont autant de nouveaux pièges à éviter. La moto pouvant prendre l'initiative de se libérer de la voie et de reprendre le contrôle a n'importe quel moment.
 
C'est au tour des pistes de terre avec leurs montées et leurs descentes en courbes bosselées, je dois rester concentré. Mon regard porté à 50 m analyse la route et défini la trajectoire, ma vitesse plafonne à 45 km/h, une succession de bosses pourrait vite me projeter hors de la route, une vitesse insuffisante provoquerait la même sanction.
 
La nuit approche, il va falloir que je pense a trouver un endroit pour dormir, mon regard traque l'état des chemins de traverse qui conduisent au cœur de la forêt. Il faut que je sois extrêmement prudent avec cette option. Il suffirait d'un simple dérapage a petite vitesse sur une piste boueuse, pour que la situation devienne compliquée. Attirer l'attention d'un véhicule, en pleine nuit pour relever une moto de 450 kg planquée sur une voie dérobée des regards, un chemin que même le célèbre David Vincent des Envahisseurs n'aurait ose prendre, n'est pas un exercice facile. Et si c'est la police qui m'aide, elle aurait vite fait de me déloger, car le camping sauvage est strictement interdit.
 
Vlad m'avait recommande une halte vers le kilomètre 450, pas plus loin car ensuite je risquais de devoir poursuivre sur des centaines de kilomètres avant de trouver un endroit autorise pour dormir.
Je sens que je me rapproche de la halte, mon compteur ayant été mis a zéro a Krasnoyarsk. Le premier village que je croise est visible depuis le bord de la route et ne semble pas correspondre a la description. Je poursuis ma route.
 
Je dois prendre de l'essence des que possible. L'idée de devoir désamarrer mes sacs au milieu d'une nuée de bestioles volantes affamées, pour utiliser mes jerricanes d'essence, ne me plait guère.
 
Sur une piste en mauvaise état, un 4X4 me dépasse et s'arrête devant moi me faisant signe de faire de même. Le chauffeur descend et se dirige vers la porte arrière qu'il ouvre.
 
Un garçon d'une dizaine d'année descend me saluer et dans un français parfait me dit :
 
le jeune garçon - « bonjour Monsieur, vous êtes français »
 
EL- oui et toi ?
 
le jeune garçon : je suis russe. Vous venez d'où ?
 
EL- directement de Paris en moto.
 
le jeune garçon : vous allez ou ?
 
EL- tout d'abord a Vladivostok , puis a Shanghai.
 
le jeune garçon : Ou sont ceux qui voyagent avec vous ?
 
EL- « adin! » - je suis tout seul
 
le jeune garçon : vous étés très courageux
 
EL- ou as-tu appris a parler français ?
 
le jeune garçon : a l'école! c'est très facile le français. Je parle aussi un peu allemand et japonnais. Mes parents me poussent a être très sérieux.
 
EL- continue a l'être, tu auras du temps plus tard pour l'être un peu moins si tu le souhaites.
 
le jeune garçon: d'accord Monsieur.
 
Agace par la nuée des bestioles qui volent autour de lui, le gamin retourne vers la voiture et me lance « bonne chance et bonne route Monsieur ».
 
Fier de sa progéniture, son père me serre la main et il reprenne leur chemin.
J'arrive maintenant près d'une aire de station service. Les camions en grand nombre gares sur ma droite me laisse entendre que cette aire est une des dernières avant le no man's land. Je me dirige vers les pompes et profite pour faire le plein d'essence.
 
Revenant de la caisse en direction de la moto après le folklorique rituel du paiement, un gars descend de son side-car russe de marque « Oural » - de ceux qui se fabriquent dans la célèbre usine de Irbit près de Ekaterinburg - et s'approche de moi.
 
Ce side-car, copie des premiers flat twin BMW, conçu il y a une cinquantaine d'année est utilise par les russes pour se déplacer pratiquement toute l'année autour de leur village. La moto est peu capable de faire beaucoup plus. Les bikers russes la considèrent comme une plaisanterie tellement cette moto est peu fiable. C'est aussi vrai que ce side-car a beaucoup d'allure.
 
Il regarde ma plaque d'immatriculation est me lance en espagnol : «  tu eres frances ? »
 
EL. « si senor! »
 
le gars est basque espagnol. il a l'air d'avoir passe une sale journée tellement son visage est marque par la fatigue. Il cherche lui aussi un endroit pour dormir. Il me demande si je vais aussi a Irkoutsk et si je sais à quel endroit je vais faire escale.
 
Je lui confirme qu'il est préférable de voir au Motel en contre bas de la voie s'il reste une chambre pour nous accueillir, car plus loin il risque de ne plus y avoir grand chose a l'exception d'un campement improvise.
 
Il décide de me suivre. Arrive devant le perron, je gare ma moto a cote d'une autre moto. Je lève les yeux, une gamine russe me regarde en souriant, bottes et blouson de cuir, décoré des pins des concentrations de bikers auxquels elle avait pu assister. Elle descend les marches et vient m'embrasser. « tu te souviens de moi ? Nous nous sommes rencontres a Tomsk  ». La Harley et son crazy french biker avaient fait forte impression a cette show bike sibérienne et d'elle je ne me souvenais pas.
 
Peut être était-ce du aux effets de la protection des médiums qui sont censés me protéger en m'éloignant des rencontres féminines qui risqueraient de ruiner mon voyage. C'est ce qu'avaient révélées les cartes. Pour ma part, je mets plutôt cela sur le compte du sérieux mis dans ce travail que j'effectue, qui ne me rends pas disponible pour de rencontres autres qu'amicales. Olga « la dingue »  avait servi de vaccin, il avait fallu que je me débarrassé de sa mauvaise compagnie a 250 km de Novosibirsk, en pleine nuit a la sortie de Kemerovo.
 
Le Basque gare son side-car a ma gauche. Nous nous dirigeons ensemble vers l'accueil. Tout le monde semble bien crevé. L'hôtesse nous propose une chambre à quatre lits, pour 400 roubles chacun, une sorte de Paradis à 11 euros la nuit.
 
la gamine se présente : je suis Svieta.
 
L'Espagnol, a son tour : je m'appelle Jésus.